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Voyages intimes

Voyages intimes

Bavardage sur les rives de la Baltique...

Il y a sur le Bodden, dans les confins de Fuhlendorf une toute petite plage cernée par les roseaux. Si vous passez trop vite, vous ne la verrez pas ! Mais vous ne passerez pas trop vite, parce que le doux Damm vous aura ralenti. Le calme des maisons aux jardins sans barrière vous aura incité à rêvasser, et votre regard se sera posé presque par hasard sur cette trouée verte et bleue. Vous vous avancerez dans l'enclave sablonneuse où les herbes folles prennent l'eau.

Vous apercevrez peut-être un nageur, et l'envie de vous laisser porter à votre tour vous saisira...  Il vous faudra franchir vaillamment la barre vaseuse, poser le pied sans peser et, dès que l'eau vous frôlera le ventre, vous allonger. Vous nagerez entre terre et eaux, bercé du frémissement des roseaux, et vos rêves sauront déjà qu'ils n'oublieront rien, ni la lumière, ni les mouvements de l'air, ni l'évidence de ses sensations.

Une habituée d'un âge indécis s'y assoit chaque matin de la belle saison. 

- Sie kommen aus Frankreich ? - Ja.

- Sie können schön Deutsch sprechen ! - Danke  !

- Ich habe nur Russich in der Schule gelernt… - War es hart, diese Zeiten ?

- Tja, schon, das Leben war aber einfacher… *

Les yeux embués, côte à côte sur l'unique banc de la petite plage, nous regardons la lumière courir jusque sur les dunes de Zingst.

*- Vous venez de France ? - Oui. -Vous parlez bien allemand ! - Merci ! - Je n'ai appris que le russe. - C'était difficile, cette période ? - Oui, bien sûr, mais la vie était plus simple...

-

 

 

Bertrange

Foulard en pointe sur le crane, une femme sans âge traverse le centre de Bertrange sur son Massey-Ferguson rouge. Les lotissements, la réfection de l'école, la modernisation de la voierie encerclent la ferme et son carré soigné de fumier. Mais elle, la fermière, la paysanne, ne cède pas un pouce de terre et s'active. La rue des Champs vous emmenait encore dans des champs où les rosés pullulaient chaque automne. La Peitruss se laissait enjamber selon le niveau des pluies et conférait un but bien plus amusant que le banal approvisionnement en pain. 

Pour fournir des logements aux familles que l'activité croissante du petit pays vert attirait, Luxembourg-Ville grignotait Strassen avant d'aborder Bertrange par le quartier de Merl . Un boucher, un boulanger-pâtissier, un bureau de poste, une banque, un gymnase, une école. L'arrivée de la grande surface, excentrée mais redoutablement attractive, diminua peu à peu la clientèle. Le flux de la circulation, la ligne de chemin de fer, la raffinerie assuraient la bande-son de balades qui vous sortaient des constructions par d'étroites petites routes, amies des enfants, des propriétaires de chien et des cyclistes.

Quelques maisons disséminées dans le bourg abritaient des camarades de jeux, d'école ou "des connaissances". Il fallait une occasion spéciale, une invitation pour y pénétrer. Mais les environs de la maison avec ses vieux pommiers, sa villa abandonnée, et l'herbe suffisamment haute pour s'y cacher, grouillait d'aventures à portée du goûter. Se casser quelques carreaux de chocolat, se couper une tranche de pain et repartir en courant vers le palais en herbe... Quand les jeux auront cessé, le train nous emportera en quelques minutes vers la Ville. Et le tracteur rouge sillonnera à jamais la cartographie de l'enfance. 

 

 

Calgary

Calgary claque comme une promesse. Celle du continent nord-américain, du Canada non francophone, des routes trop longues, des voitures énormes, des pavillons où l'on s'ennuie au milieu d'intérieurs à peu près tous identiques. 

Il y aurait des industries très silencieusement polluantes, des centres commerciaux étalés, des quartiers désertés, des balades dominicales, des parcs à joggers et des stades. Il y aurait des fast-foods, des tex-mex, des chinois, des hivers à surmonter, des canicules.

Il y a la voix de Nancy Huston, celle qui m'a mise sur cette voie d'outre-Atlantique. Ce passé qui ne m'appartient pas mais dont l'écrivaine partage des parcelles, dans ses fictions, dans ses conférences, dans son accent légèrement chantant. 

Il y a parfois l'actualité sportive, parfois quelques malversations politiques, parfois un fait divers si divers qu'il transite sur tous les réseaux. De divers à divertissant, le fait parait plus troublant, plus énorme, plus étonnant. Les policiers, les témoins, les protagonistes sont, presque, comme nous.

Calgary trône en Alberta. Parmi les grands espaces, les lacs, les fleuves, la nature brute sous un climat tranché. Des parcs nationaux se les partagent entre plaines et rocheuses, les sols secrètent les ressources pendant que les touristes jouent aux aventuriers.

Calgary sonne comme une grande ville où rien n'attirerait que, justement, sa banalité nord-américaine si exotique par delà l'océan. Ainsi naissent les rêves : des livres, des souvenirs, de l'art, et de la curiosité.

Une ferme en Berry
 

Pour la petite citadine, habituée aux immeubles, aux ascenseurs, aux transports en commun et aux nuits constellées des lampadaires de notre lotissement, rouler au ralenti sur l'allée bordée de grands tilleuls menait à un espace aussi étonnant que les pages aquarellées d'un conte.

La cuisine s'enroulait autour de la table immense, un poêle entièrement noir, repoussant de chaleur, une cheminée qui ne servait plus que de décoration et sur laquelle s'alignaient fièrement des cuivres. Eugénie s'asseyait peu, elle poussait la tarte vers  nos assiettes, nous invitant sans cesse à nous resservir. Emile présidait, il ne mangeait pas. Une de ses mains passait et repassait la toile cirée. Ils étaient très ridés, très gris, très beaux. Tout se cachait dans leurs yeux. Il fallait oser les regarder bien franchement, Un peu humides, de couleur claire si claire, ils se plissaient vers moi avec une bienveillance venue de bien avant eux...

Et il y avait le chien sans âge. J'étais autorisée à le promener, la pauvre bête acceptait de se laisser mettre une vieille corde autour du cou pour que la "petite" sorte un peu. Rassurée par les murailles de la grange, de l'écurie, disposées en U avec l'habitation dont je sortais en descendant quelques marches, je partais à l'aventure, sans m'approcher trop des poules, des deux oies et de quelques dindons, trop entreprenants à mon goût. Les lapins m'attiraient et j'évitais de penser au sort qui les attendait : estourbis, saignés, et cuisinés dans ce poêle toujours bouillant.

Quand la conversation ralentissait, nous finissions par repartir et notre voiture si confortable, si accessoirisée, me propulsait dans mon univers quotidien. Les parfums, les bruits, les pierres, les vues sur les champs autour de la ferme s'inscrivaient dans ma mémoire, nourriraient mon retour et bien plus. Quels trésors devinés mais insoupçonnés sommeillaient dans cette cour de ferme...

L'outre-temps veille sur l'enfance, immense privilège.

 

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